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Morgan Baduel, alpiniste : quand la performance se construit dans la conscience

Morgan Baduel Alpiniste

Pour l’UNESCO, l’alpinisme, c’est l’art de gravir des sommets et des parois en haute montagne, en toutes saisons, en terrain rocheux ou glaciaire.

Pour Morgan Baduel, jeune alpiniste de 38 ans,c’est surtout une pratique où la performance se construit dans la conscience.

D’abord, celle du corps et du mental. Mais aussi celle de l’environnement et des transformations qui le bouleversent.

Portrait d’un amoureux de la montagne, qui fait de sa passion le porte-voix de ses engagements

« La montagne, c’est ma colonne vertébrale » : l’alpinisme comme mode de vie.

Morgan Baduel est né dans le Cantal. Ses premières expériences de la montagne, c’est avec ses parents qu’il les vit, en randonnée puis en ski. Mais c’est à l’adolescence qu’il a une vraie révélation, lorsqu’il découvre les cascades de glaces. Il se forme alors à l’alpinisme avec des guides de haute montagne. D’abord dans le Massif central, puis progressivement vers des sommets plus ambitieux, du massif du Mont-Blanc en passant par les Écrins, les vallées de l’Oisans ou les Pyrénées.

Même s’il n’a pas pu devenir guide de haute montagne, l’alpinisme ne l’a jamais quitté. Au point où il a fait le choix de réorienter sa carrière pour pouvoir poser ses valises à Chamonix, et organiser son temps autour de sa pratique.

Quand on lui demande comment est née sa passion, il opte pour la transparence. «Ce qui est compliqué avec l’alpinisme, c’est que ce qui motive la pratique, surtout au début, c’est l’égo. On veut prouver quelque chose à soi ou aux autres. Ce qui m’a mené à l’alpinisme, c’est un manque de confiance en moi. Petit à petit, j’ai pu faire des choses que d’autres ne réussissaient pas. Ça m’a permis d’avancer à un moment où j’en avais besoin.  »

Il ajoute «On ne persiste pas dans l’alpinisme par hasard, il faut y trouver du sens. C’est une discipline du long terme. La montagne, c’est ma colonne vertébrale. Elle fixe un cap dans ma vie, en permanence.  »

escalade haute montagne Baduel

L’alpinisme : une discipline du temps long

L’alpinisme est une pratique riche. Elle va de la randonnée glaciaire, jusqu’à l’escalade de vitesse en haute montagne, ou encore le ski de pente raide. Certains alpinistes s’inscrivent dans une démarche contemplative, quand d’autres vont chercher les sensations fortes, là où l’oxygène se fait plus rare.

Définir ce qu’est la performance quand on fait de la haute montagne n’est pas simple. Surtout depuis que les expéditions commerciales se sont démocratisées, au grand dam de Morgan.

«Grimper un 8000 dans le cadre d’une expédition commerciale avec des cordes fixes qui ont été posées par une équipe de Sherpas et de l’oxygène, c’est comme faire de la montagne sur un vélo électrique. Faire le même itinéraire sans la trace, sans les cordes fixes et sans oxygène, ce n’est plus le même sport.  »

Au fil du temps et de ses expériences, Morgan a tout de même fini par composer la recette qui correspond à ses valeurs.

«Depuis deux ans, je combine escalade, trail et parapente, explique-t-il. Le matériel s’est considérablement allégé. Ma voile ne pèse que 1,3 kg. Je vis au pied du Mont-Blanc, et il y a un circuit que je maîtrise bien pour parvenir au sommet. Je monte en trottinant, et arrivé en haut je n’ai plus qu’à décoller pour rentrer chez moi !  »

S’il raconte ça avec la légèreté des athlètes les plus chevronnés, il est lucide. «Ma pratique minimise mon impact sur la montagne, puisque j’accède au sommet à la force de mes jambes. Elle me dispense aussi des 4000 mètres de dénivelé négatif qui sont vraiment violents pour le corps. Mais ça demande de bien connaître ses limites. Quand on arrive tout en haut et que les conditions ne permettent pas de voler, il faut quand même être capable de redescendre.  »

Morgan Baduel Alpiniste

Plus que la soif de la performance, la recherche d’un équilibre.

C’est peut-être ici que l’alpinisme dépasse le sport pour devenir un art. C’est une quête constante d’un équilibre au milieu de forces qui auront toujours le dernier mot, quoi qu’il advienne.

«C’est une pratique à maturation longue. On doit accepter que seuls le temps et l’expérience permettent d’avoir suffisamment de recul. En alpinisme, la performance est intimement liée à la sécurité, et donc à son temps d’exposition. Bien sûr qu’il faut être fort et rapide, mais pas n’importe comment. On ne cherche pas à faire un chrono, mais plutôt à avoir un ou deux coups d’avance, pour rester en maîtrise. Ce n’est que quand on est capable d’anticiper qu’on peut commencer à jouer. On va chercher à aller un peu plus vite, à s’alléger et à avoir une pratique de plus en plus minimaliste. En haute montagne, le poids du sac, c’est le poids de la peur. C’est un cercle vicieux : plus on applique de principes de précaution, plus on est lourd, plus on s’expose.  »

Cette recherche de l’équilibre est partout, jusque dans la manière dont Morgan se prépare.

«Avant, je faisais beaucoup de trail pour travailler mon endurance. Maintenant, je travaille surtout la marche rapide et le vol en parapente. Musculairement, ça colle beaucoup plus à l’effort que je retrouve en haute montagne. Je fais aussi pas mal d’escalade sportive, à un niveau qui me permet d’accéder à tous les itinéraires que je vise.  »

Avec cependant quelques écueils. «L’escalade sportive se combine assez mal avec l’endurance à haute dose. Si je force trop d’un côté, je vais descendre de l’autre. Mon indicateur, c’est ce que j’ai réussi à réaliser en escalade sportive.  » L’équilibre, encore et toujours !

Pour ce qui est de son programme d’entrainement, l’alpiniste explique : «J’essaie de faire deux à trois séances d’escalade par semaine et deux ou trois sorties d’endurance. Depuis que je fais du parapente, tout a changé. Je m’économise bien plus. Ma pratique est beaucoup moins violente pour mon corps, je récupère bien mieux !  ».

Ses temps de récupération, Morgan les construit en écoutant son corps, « au feeling » comme il le dit. « Je commence à me connaitre, raconte-t-il. Il y a dix ans, je me laissais encore surprendre. Je faisais beaucoup de sorties trail de trois heures. Ça ne m’entrainait pas, ça m’épuisait. Aujourd’hui, mes séances sont plus courtes, et je travaille en entrainement croisé. J’alterne les séances de force avec l’escalade et l’endurance. »

Morgan Baduel Cascade de Glace

Morgan Baduel : la montagne engagée

Quand on lui fait remarquer que c’est un programme qui demande d’avoir une grande disponibilité, il répond du tac au tac.

«L’alpinisme est une pratique de privilégiés. On est sur une échelle de valeurs qui est décalée de ce que peuvent vivre beaucoup de gens dans leur quotidien. C’est important de l’affirmer. On ne peut pas dire que si on veut, on peut, que c’est facile et qu’il suffit de s’entrainer X heures par semaine et d’avoir X milliers d’euros d’équipement et d’avoir X heures disponibles pour y arriver. Avoir le temps, c’est le luxe des catégories socioprofessionnelles supérieures. Rappelons-nous les origines de l’alpinisme et l’influence de l’aristocratie anglaise. Dans mon quotidien, je suis au contact du monde des entreprises et de l’industrie, face à des techniciens et ouvriers originaires de la région de Chamonix. Nous n’avons pas véritablement les mêmes sensibilités et aspirations au sein de cet environnement. Lionel Terray titrait l’un de ses célèbres ouvrages Les Conquérants de l’inutile. Or, quand je suis face à ces gens, je suis face à des conquérants de l’utile. Je les comprends; a fortiori dans une région sous très forte pression immobilière.  »

Parce que Morgan est un alpiniste porté autant par son amour inconditionnel de la montagne que par son engagement, pour une montagne plus inclusive, mais aussi pour la préserver du réchauffement climatique.

Morgan Baduel parapente

Il faut dire qu’il est aux premières loges pour voir ses ravages. «Fin juin 2025, je suis monté en haut du Mont-Blanc en tee-shirt. On est au tout début de l’été et les conditions sont celles d’un mois d’août. Depuis que je fais de l’alpinisme, je n’avais jamais vu ça, et ça m’inquiète beaucoup. Certains de mes amis guides de haute montagne ne travaillent plus l’été, ils ne sont plus en mesure d’assurer la sécurité de leurs clients.  »

Et s’il faut être critique vis-à-vis des pratiques de ses frères et sœurs de cordée, il n’hésite pas.

«À titre personnel, je refuse de prendre l’avion. Je considère que c’est complètement contradictoire avec ma pratique. Depuis trois ou quatre hivers, on a des problèmes de cascades de glace, même dans les Alpes. Pourtant, chaque année, je vois des grimpeurs qui font une présaison au Canada. Ou qui partent faire des expéditions en Amérique du Sud en été. Comme les conditions ne sont plus assez bonnes dans les Alpes, ils se délocalisent. Ça interroge, parce que ces personnalités sont des leaders d’opinion, ils parlent au grand public. Ils sont les mieux placés pour voir ce qui ne va pas, et pourtant, ils sillonnent la planète en avion. C’est une réflexion axiologique  ».

Quand Morgan raconte son amour de la montagne, et de sa vision de l’alpinisme, il invite surtout à une pratique plus raisonnée, minimaliste et authentique. «Regardons autour de nous, ne nous laissons pas éblouir par les imaginaires que la société nous envoie. Nous sommes entourés de sommets qui sont moins iconiques, mais bien plus jolis !  ».

Un sage conseil, qui ne semble pas s’appliquer qu’à la montagne !

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